Psychiatrie et Internet

A l´occasion du séminaire "Société de l´information et santé mentale" organisée à Helsinki le 23 août 2002 il y a eu une rencontre heureuse entre deux médecins admirateurs de Rabelais. Notre collègue Dr Ludwig Fineltain, neuropsychiatre de Paris, écrit sur son site:

Adresse aux confrères 

Mes premiers pas dans les sites médicaux en 1994 ne croisaient que des sites en langue anglaise. Ma première toile, le "Bulletin de Psychiatrie", est apparue en novembre 1994. Puis l'URML de Montpellier fit appel à moi en 1997 pour en rédiger la page psychiatrique du site régional. Je m'étais acquitté de cette tâche avec plaisir considérant que le net requiert un effort pour défendre la langue française. La langue anglaise, vous le savez, exerce une domination incontestée dans le monde internet. Comment répondre à ce beau succès de nos collègues d'outre-manche? Par un effort soutenu de chacun d'entre nous! J'avais alors écrit à nos collègues du Languedoc Roussillon la lettre suivante:

"Je vous écris ces lignes de Paris et j'en profite pour féliciter Montpellier, cité de notre illustre ancêtre et confrère François Rabelais. Celui-ci figurera donc parmi les premiers sites médicaux de langue française apparaissant sur le réseau des réseaux. Rabelais, jeune moine désireux de faire sa médecine, commence ses études à Paris en 1529 et les termine à Montpellier en 1531. Puis il y enseigne brillamment dès 1532. Vous admirerez comme en ce temps là on devenait très vite docteur en médecine puis professeur en chaire. Quelle époque! Rabelais en 1530 nous parle d'internet 665 ans avant son avènement! Chacun se souvient comment Pantagruel découvrit les "paroles gelées"! D'aucun y virent plaisammment la prémonition du magnétophone. Quelle erreur! Notre illustre confrère nous décrivait d'avance, par le menu, les péripéties d'internet. Et voici son propos:

Comment entre les parolles gelées Pantagruel trouva des motz de gueule.

Lors nous jecta sus le tillac plenes mains de parolles gelées, et sembloient dragées perlées de diverses couleurs. Nous y veismes des motz de gueule, des motz de sinople, des motz de azur, des motz de sable, des motz doréz. Lesquelz, estre quelque peu eschaufféz entre nos mains, fondoient comme neiges, et les oyons réalement, mais ne les entendions, car c'estoit languaige barbare. Panurge requist Pantagruel luy en donner encores. Pantagruel luy respondit que donner parolles estoit acte des amoureux."Vendez-m'en doncques! disoit Panurge.- C'est acte de advocatz, respondit Pantagruel, vendre parolles. Ce nonobstant, il en jecta sus le tillac troys ou quatre poignées. Et y veids des parolles bien picquantes, des parolles sanglantes, des parolles horrificques et aultres assez mal plaisantes à veoir. Lesquelles, ensemblement fondues, ouysmes : hin, hin, hin, hin, his, ticque, torche, lorgne, brededin, bredelac, frr, frrr, frrr, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, traccc, trac, trr, trr, trr, trrr, trrrrrr, on, on, on, on, ououououon, goth, magoth et ne sçay quelz aultres motz barbares;. Croyez que nous y eusmez du passetemps beaucoup. Je vouloys quelques motz de gueule mettre en réserve dedans de l'huille, comme l'on garde la neige et la glace, et entre du feurre bien nect. Mais Pantagruel ne le voulut, disant estre follie faire réserve de ce dont jamais l'on n'a faulte et que toujours on a en main, comme sont motz de gueule entre tous bons et joyeulx Pantagruelistes.

Rabelais a cultivé la farce. Aucun médecin n'y est insensible. Souvenez-vous de l'accueil dans la bonne Abbaye de Thélème ouverte seulement aux gens de bonne compagnie. Nous en adopterons les attendus:

Cy n'entrez pas, hypocrites, bigotz,
Vieux matagotz, marmiteux, boursouflés,
Torcoulx, badaux, plus que n'estoient les Gotz,
Ny Ostrogotz, precurseurs des magotz,
Haires, cagotz, cafars empantouflez,
Gueux mitouflés, frapars escorniflez,
Befflez, enflez, fagoteurs de tabus,
Tirez ailleurs pour vendre vos abus,
Cy entrez, vous, et bien soyez venuz
Et parvenuz, tous nobles chevaliers!
Cy est le lieu où sont les revenuz
Bien advenuz, affin qu'entretenuz
Grands et menuz, tous soyez à milliers.
Mes familiers serez et peculiers,
Frisques, gualliers, joyeux, plaisans, mignons,
En général tous gentilz compaignons
Compaignons gentilz,
Serains et subtilz,
Hors de vilité,
De civilité
Cy sont les outilz,
Compaignons gentilz.

Vous voyez comme Rabelais nous parle des outils de bonne communication dans internet. Que nous dit-il? Soyez conviviaux, sereins et subtils, sans aucune animosité. Ce sont les bonnes composantes de cette sorte de déontologie du réseau pour lequel un néologisme étrange a vu le jour: la "netiquette".

A quoi nous servira internet? Le réseau des réseaux augmentera nos capacités de communication instantanée, enrichira notre carnet d'adresses médicales, répondra aux questions médicales en suspens et mettra le médecin de l'Ile de Ré sur le même plan que celui de la Cité Hospitalière à Lille. Le réseau mettra à douloureuse épreuve les théories figées et dogmatiques. Ce dernier point m'est très cher. En France, pays de bonne et ancienne tradition médicale, s'est répandu un mal pernicieux issu de la tendance à constituer des chapelles et des clans, des idéologies et des messes privées, je veux parler du dogmatisme. Cette redoutable affection contre-indique et interdit les confrontations intellectuelles. Le réseau des réseaux repose justement sur la confrontation des idées comme jadis l'imprimerie. Le réseau imposera une nouvelle écriture, une nouvelle lecture et une nouvelle pédagogie.

Ludwig Fineltain

Source Internet visité le 28.8.2002/Martti Hyvönen:
http://ourworld.compuserve.com/homepages/FINELTAIN_Ludwig/